Rome la “ville éternelle” se transforme-t-elle en une ville morte ?

Rome va mal. C’est du moins l’avis de Christian Raimo, écrivain, journaliste culturel et professeur d’histoire et de philosophie au lycée Dante Alighieri de Rome. La ville se transforme peu à peu en un musée figé dans le passé. Des initiatives culturelles tentent de la ranimer mais elles sont souvent mises à mal par la municipalité. Christian Raimo revient sur les causes et les effets du déclin de la vie culturelle à Rome.


Nous vous avions parlé de la salle de concerts romaine ValDerme et de sa fermeture inopinée. A cette occasion, l’intellectuel romain Christian Raimo avait écrit un très bel article apparu sur le site italien Internazionale faisant état de la mort de la culture à Rome. Intrigués, nous avons décidé de l’appeler pour en apprendre plus sur le sujet. Pour lui, si ValDerme doit réouvrir, ce ne sera que pour devoir fermer de nouveau suite à un énième souci de bureaucratie… “Ces types d’établissements doivent se battre tous les jours avec des politiciens complètement oublieux de l’importance et de l’impact de leurs actions culturelles. Le gouvernement devrait essayer de repérer les meilleures initiatives de ce type dans la ville pour les aider financièrement et leur permettre d’obtenir un statut institutionnel. Mais, malheureusement, cela ne fait pas partie de leur stratégie.”

Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire l’article “Rome est en train de mourir et personne ne réagit” ?

J’ai toujours vécu à Rome, alors j’ai pu voir la ville changer. A travers cet article, je souhaitais exposer certains des problèmes principaux qu’elle rencontre. Le plus gros souci est l’inexistence de projet global pour le futur de la ville. Les derniers maires – Walter Veltroni (2001-2008), Gianni Alemanno (2008-2013) et Ignazio Marino (2013-2015) – n’ont pas réussi à imaginer de changement majeur sur le long terme. Dans les années 1990, le maire Francesco Rutelli a tenté de concevoir un nouveau visage pour la ville de Rome. Il a déclenché un nettoyage majeur du centre historique de la ville, mais les changements qu’il a effectués ne sont que superficiels. Des permis de construction ont été distribués à la volée pour amasser de l’argent rapidement, mais aucun investissement n’a été effectué dans les autres secteurs. Toute l’économie de la ville est basée sur l’immobilier, pas sur la production.

Dans ton article, tu sembles dire que la municipalité de Rome a tendance à oublier le bien-être de ses habitants au profit d’établissements touristiques…

Oui, un autre problème de taille pour la ville est que son centre se vide progressivement de ses habitants. La ville se transforme en une sorte de carte postale pour touristes. Tous les matins, un million de personnes arrivent de l’extérieur de la ville pour travailler. Il y a dix ans, ils étaient seulement 300 000. Les prix des loyers sont bien trop élevés dans l’enceinte de la ville. Le loyer moyen à Rome s’élève à 900 euros alors que le salaire moyen n’est de 1300 euros. Par exemple, mon appartement ne se trouve pas particulièrement proche du centre-ville et je dois payer 850 euros de loyer pour un 45m² tous les mois en gagnant 1400 euros comme professeur de lycée.

Peux-tu donner des exemples d’opposition entre la municipalité et certaines initiatives culturelles ?

Beaucoup de lieux ont tenté de promouvoir les arts et d’avoir un impact culturel sur la ville durant les dix à vingt dernières années. L’exemple le plus marquant est sûrement celui du Teatro Valle, qui à l’époque était le théâtre le plus vieux encore en activité dans la capitale. Après que la ville de Rome a décidé d’arrêter de le financer, artistes et techniciens se sont mis à l’occuper jour et nuit à partir du 14 juin 2011 afin d’éviter sa privatisation et sa transformation. Les résistants ont ensuite déclaré le théâtre “bien culturel et artistique commun”. La ville a toléré cette occupation et ce mouvement a été internationalement reconnu comme un exemple pour la démocratisation de la culture. Mais la municipalité n’a jamais considéré l’action des occupants comme étant légale, et elle a ordonné, en août 2014, leur expulsion du lieu, toujours fermé à ce jour. Comme autre exemple, je citerais trois des théâtres appartenant à la ville, aujourd’hui fermés : le Teatro Biblioteca Quarticciolo, le Teatro Tor Bella Monaca et le Teatro Villa Pamphilj. Ces théâtres n’étaient pas situés dans le centre de Rome et ils permettaient un accès à la culture aux habitants des banlieues. Tous ces projets culturels meurent ou voient leur programmation réduite à cause d’un manque de support financier et politique.

Dans ton article, tu parles aussi de l’espace artistique indépendant Angelo Mai et de sa récente menace d’expulsion…

L’Angelo Mai Altrove constitue un autre exemple de volonté d’imaginer un accès différent à la culture. Ce centre culturel indépendant a été fondé en 2004 au sein d’un ancien couvent abandonné dans le centre de Rome. En 2006, le collectif d’artistes a été expulsé du lieu, mais il a continué à produire des événements théâtraux, musicaux et cinématographiques de manière itinérante dans la ville. Heureusement, Angelo Mai Altrove a retrouvé des locaux au sein d’un ancien club bouliste en 2009, et il propose une programmation très riche depuis. Mais sa récente menace d’expulsion n’est qu’un autre exemple de la précarité de ces initiatives culturelles.

Quelles sont les conséquences de ce déclin de la culture sur la ville ?

Rome est en train de devenir une ville ennuyeuse, elle n’a plus rien à voir avec la ville que Fellini présente dans La Dolce Vita. Mis à part pour les touristes et tout ce qui leur est relié, le centre de la ville ne vit plus vraiment. Rome n’évolue plus. Les gens vont visiter des villes comme Barcelone plusieurs fois de suite sans hésiter, mais ce n’est pas le cas pour Rome où ils savent que rien n’aura changé depuis leur dernière visite. L’excuse donnée pour la plupart des fermetures des lieux culturels est celle de la sécurité, mais Rome est une ville sûre. La mafia n’y est pas présente comme dans le sud de l’Italie. Une femme peut s’y promener toute seule la nuit sans problème.

Comment est-ce que les Romains réagissent à ce phénomène ?

Ils s’impliquent de moins en moins dans la lutte pour le retour de la culture à Rome. Mais un mouvement est apparu durant les deux ou trois derniers mois : Decide Roma. Il organise des réunions extra-gouvernementales pour essayer de trouver des solutions pour la ville. Il faut également garder à l’esprit que l’Italie a contracté une dette énorme. Comme la Grèce, elle doit payer des intérêts, et adopter de nouvelles stratégies culturelles n’est donc pas du tout sa priorité. De nombreux événements culturels comme des festivals de théâtre ou de musique n’auront sûrement pas lieu car le gouvernement ne pourra pas les financer.

D’après toi, de quelle manière la municipalité pourrait améliorer la situation de la ville ?

Je ne suis pas optimiste concernant le futur de Rome. Il me semble qu’aucun politique n’est capable d’introduire des changements significatifs pour la ville. Selon moi, les politiciens devraient se joindre aux intellectuels pour imaginer une solution pour la ville, et plus d’argent devrait être investi dans l’enseignement supérieur. La municipalité de Rome me donne l’impression de s’appliquer à construire une population de serveurs plutôt que de chercheurs. Elle devrait trouver une manière de collaborer avec des associations et des personnes faisant de la politique de manière informelle. Elle devrait faire en sorte d’investir plus dans la culture au lieu de tout miser sur l’immobilier. Des investissements dans l’économie culturelle, et notamment la télévision nationale, les maisons d’édition, les cinémas, etc., présentent à mon avis une possibilité d’améliorer la condition de la ville.

Photo Teatro Valle Occupato : Tiziana Tomasulo © press office