Elles transforment Montréal en musée à ciel ouvert

Ne leur parlez pas de street art… Si Élizabeth-Ann Doyle et Emmanuelle Hébert ont transformé la vision qu’on a de Montréal en faisant réaliser d’immenses fresques murales aux quatre coins dans la ville, les deux co-fondatrices de MU préfèrent parler d’art mural. Au-delà de l’aspect artistique, leur démarche s’inscrit dans un projet social : changer la ville, et par ce biais, améliorer l’environnement des populations les plus défavorisées.


Depuis la création de MU en 2007, Élizabeth-Ann Doyle et Emmanuelle Hébert ont permis la réalisation de plus de 80 fresques disséminées dans quinze quartiers de Montréal. Ces œuvres monumentales façonnent en profondeur l’image de la ville. Impossible de se balader dans les rues de Montréal sans en croiser une ! Pour chaque nouveau projet, MU prend en charge toutes les étapes de la réalisation d’une fresque : recherche de financements, logistique, entretien de l’œuvre sur la durée, mais également mise en place d’ateliers d’art mural pour les adolescents et dialogue avec les populations touchées par ces actions. Élizabeth-Ann Doyle partage avec nous sa démarche et son impact éducatif et social.

Comment décidez-vous de réaliser une nouvelle œuvre sur un des murs de la ville ?

Tous nos travaux sont gérés différemment : nous partons de zéro pour chaque nouveau projet. Cela pose un défi sur le plan organisationnel, mais participe aussi de la beauté de notre action. Même si nous avons une banque d’artistes et des collaborateurs avec lesquels nous travaillons régulièrement, nous organisons également parfois des concours publics, des appels à candidature et répondons à des commandes spécialisées. Parfois, des propriétaires nous contactent, et nous recevons également des commissions pour des anniversaires et des commémorations. Par exemple, en 2014, la Mission Old Brewery, une association qui vient en aide aux sans-abri, fêtait son 125e anniversaire et nous a demandé de créer une fresque sur un mur du Pavillon Patricia Mackenzie, le plus grand refuge pour femmes du Canada. De cette requête est née Éclosions, une fresque toute féminine, visant à redonner fierté et dignité aux habitantes du centre et à montrer que l’itinérance n’est pas une honte vouée à être dissimulée derrière les murs d’édifices mornes.

 

Pourquoi avoir choisi la ville de Montréal pour MU ?

Nous n’envisageons pas de travailler dans une autre ville. Montréal s’affirme officiellement en tant que métropole culturelle. Elle héberge beaucoup de travailleurs dans le domaine des arts et de nombreuses offres culturelles. La ville est un terreau fertile pour les projets créatifs, et la municipalité nous apporte d’ailleurs un soutien logistique et financier.

Observez-vous des impacts sociaux suite à vos interventions ?

Oui, et c’est d’ailleurs pour cette raison que la ville nous soutient. A ce sujet, le projet le plus probant que nous ayons mis en place se situe dans les Habitations Jeanne-Mance au cœur du Quartier latin. Il y dix ans, ce complexe de logements sociaux était vraiment en piteux état. Suite à sa restauration, le site héberge maintenant des jardins communautaires et est même devenu un point d’intérêt pour les bus de touristes. Nous avons assisté à un réel sentiment de réappropriation de leur lieu de vie de la part des habitants.

Comment a lieu cette réappropriation ?

Au début, les résidents se montrent un peu méfiants, ils ne comprennent pas toujours notre démarche. Les zones dans lesquelles nous travaillons sont souvent occupées par différentes communautés ethniques et elles ne partagent pas toujours notre rapport avec l’art. D’après nous, les choses ne s’imposent pas, elles vivent avec le temps. Les murales prennent souvent six à huit semaines de réalisation, ce qui nous laisse le loisir d’apprivoiser les habitants tranquillement. Les gens se montrent curieux, beaucoup de monde vient nous interroger. Ils regardent d’abord de loin puis disent bonjour et, à la fin, ils apportent des sandwiches, des chaises, et invitent même parfois les artistes chez eux !

Votre démarche sociale prend une forme concrète auprès des adolescents…

Nous proposons des ateliers de peinture pour les jeunes de 13 à 17 ans, ce qui nous a permis d’obtenir le statut d’œuvre de charité. Les murales servent à établir un dialogue avec ces jeunes et leur permettent de découvrir des métiers liés au monde des arts. Puisqu’il est nécessaire de s’inscrire pour participer aux ateliers, nous travaillons avec des adolescents déjà sensibles à ce milieu. Mais, de toute manière, l’art de rue est un mode d’expression qui touche tout particulièrement les jeunes.

 

Ne vous reproche-t-on justement pas de vouloir institutionnaliser le street art ?

Certains le font. Mais je ne fais pas du street-art, je fais de l’art mural, c’est différent. Les street-artistes peuvent nous reprocher de dénaturaliser l’art de la rue, mais l’expression grand format et le graffiti existent depuis la nuit des temps. Il est important de comprendre que nous nous démarquons du street-art car les fresques sur lesquelles nous travaillons ne font pas office de vitrine pour les artistes mais de représentation de la communauté où la fresque figure. Nous l’utilisons comme un vecteur de changement permettant de découvrir la ville autrement. Cette philosophie s’inspire par exemple de la ville de Philadelphie, capitale de l’art mural, et de la cité Tony Garnier à Lyon.

Avez-vous du faire face à des actes de dégradation sur certaines fresques ?

Nous en avons connu trois en dix ans. Sachant que nous avons réalisé 80 fresques en dix ans, c’est vraiment peu. Dans ces cas-là, il est nécessaire de réparer l’œuvre. Nous accompagnons les fresques dans la durée – ce qui nous différencie également du street-art – et nous occupons de leur conservation autant que de leur réalisation.

Quels sont vos projets pour le futur ?

Nous comptons entre autres continuer une série commencée en 2010 intitulée Hommage aux bâtisseurs culturels de Montréal. Cette collection vise à mettre en avant l’apport de divers acteurs culturels montréalais d’origine ou de cœur au rayonnement de la ville. Au sein de cette série, nous avons travaillé l’année dernière sur un hommage à l’écrivain Dany Laferrière avec l’artiste Gene Pendon.


Crédit photos : Stephane CockeIsabelle Duguay, MU, Olivier Bousquet

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